Humaniser le monde peut sembler
un projet inaccessible, tant sont puissantes les forces de domination,
d'aliénation et de destruction, mais la foi peut renverser des montagnes et
c'est elle que ce dossier interroge. Foi en la vie et en l'être humain dont,
au-delà de leurs particularismes, les religions sont porteuses par les
intuitions qui les fondent, et que partagent les spiritualités agnostiques ou
athées. L'interdépendance devant les dangers appelle en retour une capacité de
résistance et d'invention solidaires.
Une « bonne nouvelle » pour tous les hommes - Du
particulier vers l’universel sans rien renier (Jean-Marie Kohler).
L’inspiration fondatrice de la primauté de l’amour qui est à la source de
toutes les spiritualités et de tous les humanismes peut transcender la
diversité des doctrines. Le temps est venu de l’entendre à neuf, comme bonne
nouvelle pour tous les hommes dans l’environnement contemporain tel qu’il est.
L’humanisation du monde repose sur une foi commune en la vie et en l’homme dont
nulle religion ne peut embrasser le mystère mais qui n’en exclut aucune. Une
foi qui, tout en étant toujours particulière, vibre au diapason de tout ce qui
est humain et divin dans le monde.
Le monde de demain, s’il ne s’est pas autodétruit, sera tout autre (Françoise
Gaudeul et Lucienne Gouguenheim). Tout est là pour prédire une issue
catastrophique à l’immensité des périls actuels… Quel sursaut pourrait nous en
sauver ? La multitude d'initiatives créatrices locales est le vivier du
futur, mais il leur manque de se conjuguer pour être capables d’imposer
« un autre monde ». Un exemple de projet fédérateur est la mise en
forme d'une transition écologique, fondé sur les économies d’énergie, que
propose Gaël Giraud ; il nécessiterait pour se réaliser une modification
profonde du mode de fonctionnement de l’Union européenne, fondée non plus sur
le dogme de la compétition et du libre-échange, mais sur la solidarité.
Rencontre avec une lectrice (Bernadette Santiano). Un exemple des
échanges suscités par la lecture de la revue, au sein d'un groupe constitué
autour d'elle, et des témoignages que celle-ci suscite. Economies
d'énergie, mariage et amour, vivre ensemble : « humaniser le monde
commence par apprendre à se tolérer, à s’écouter et à prendre ensemble les
décisions dans l’intérêt de tous ».
La théologie de la libération : un paradigme universel de civilisation
? (Jean-Paul Blatz) Alors que le non-respect des droits humains et la
misère matérielle poussent des foules de personnes à manifester contre les
injustices sociales et l'absence de démocratie, la théologie de la libération
ne pourrait-elle pas, comme l'Evangile lui-même, mais sous des formes
nouvelles, être proposée à toutes les femmes et tous les hommes qui aspirent à la
justice et à la paix, au-delà de leurs religions ou croyances ?
La Fondation pour une éthique planétaire (Anthony Favier) La
Fondation Hans Küng part de l’idée qu’il existe déjà parmi les religions un
consensus minimal sur des valeurs contraignantes, des normes irrévocables et
des attitudes morales essentielles, capables de fonder une éthique planétaire.
Quatre principes la structurent : l’engagement en faveur de la culture de la
non-violence : l’élaboration d’une économie juste où la répartition des
richesses doit être questionnée alors que la pauvreté est patente ; la
culture de tolérance ; l’égalité et le partenariat homme femme.
Foi, religion, chemins d’humanisation (Georges Heichelbech)
Confrontée aux valeurs et aux attitudes contemporaines, la proposition
chrétienne ne peut revendiquer ni privilège ni dispense sauf à se vouer
elle-même au musée des idées mortes. Pour le christianisme, l’attitude
religieuse, le ritualisme devraient être seconds par rapport à son souci
d’humanité.
Perspectives d’un renouveau spirituel à l’ère de la mondialisation (Jean-Baptiste
de Foucauld) Mises en concurrence par la mondialisation, les religions
vont-elles devenir l’une des drogues du marché ? Il est temps pour elles
de reconnaître les doubles dimensions – que chacune possède, de manière plus ou
moins apparente – des voies d’accès au divin : immanence ou transcendance,
par relation directe ou par la médiation d’une institution, d’un livre ou d’un
culte, par la contemplation ou dans l’action. Si l’on dépasse ces clivages dans
une compréhension commune, le caractère lumineux des religions vécues
l’emportera sur leur face obscure et violente et elles pourront devenir
factrices de paix et non de conflit et apporter aux démocraties, tout en les
respectant, la dimension verticale qui leur manque.
La spiritualisation et l’humanisation de l’Homme sans l’aide des
religions (Michel May). Les recherches actuelles en milieu musulman, menées
sous l’impulsion de la « Nahda » – la Renaissance arabe – portent un
souffle religieux visant essentiellement la fraternité humaine (Kalil Gibran),
ou la prévision de la fin de la prise en charge de la vie spirituelle des êtres
humains par la religion (Abdennour Bidar) ; la modernité serait le moment
où Dieu se retire, parce que l’Homme est devenu capable de se guider tout seul
dans le monde (Mohamed Iqbal).
A partir d'un patrimoine spirituel fragmenté, construire la
« maison commune » de l'humanité ? (Jean-Bernard Jolly)
L'aliénation de l’homme contemporain, réduit à des besoins formatés dans la
société marchande, touche la reconnaissance même de sa réalité proprement
humaine. La foi dans le devenir de l'homme, à travers la promotion de ses
droits et de ses aspirations face à l’amour et à la mort, est partagée par
toutes sortes de spiritualités, y compris athées ou agnostiques. Ces différents
efforts vont dans le sens d’une tâche commune dont un élément déterminant est
l’apprentissage du vivre ensemble. Ils cherchent à construire la « maison
commune » de l’humanité, consciente de son interdépendance et des risques
mortels qu’elle court aujourd’hui à rester divisée.
Lucienne Gouguenheim